Si ça se trouve, ça doit être beaucoup plus facile qu’on ne le croit ! Tu pars un jour, sans pincement au coeur, sans te dire "aujourd’hui je commence une nouvelle
vie". Tu pars du principe que tu prends un peu de vacances à la différence près que tu ne sais pas très bien où tu vas, ni si tu reviendras un jour. Enfin… il vaut mieux prendre quelques
précautions, quand même : tu donnes ta dèm au boss, tu dis à tes enfants que tu es en formation à l’autre bout de la France et tu écris aux impôts pour leur dire que tu appartiens désormais à la
grande famille des gens du voyage et que tu ne manqueras pas de leur donner de tes nouvelles dès que tu te seras fixé quelque part. Il faut être réglo avec les impôts, ils sont capables de
t’emmerder. Ya qu’à voir comment ils font avec cette pauvre Madame Béttencourt !
Dans les romans, quand tu fais ça, je veux dire quand tu pars sans but précis (en général après une grosse peine de coeur mais
pas seulement : quelque fois c’est parce que tu fais l’hypothèse que la terre est ronde) il t’arrive toujours quelque chose d'extraordinaire. Non seulement, les impôts ne vident pas ton compte
pour se servir en "acomptes", non seulement les enfants ne te harcèlent pas pour savoir où tu es, non seulement les collègues ne t’appellent pas pour savoir où tu as rangé le dossier TrucMuche,
mais en plus il t’arrive des choses merveilleuses : tu trouves l’amour sous le soleil de Toscane ou tu arrives à l’autre bout du monde et tu deviens le conseiller du Kubilaï Khan ou tu te perds
dans la jungle et tu partages pendant 15 ans la vie d’une tribu vivant encore à l’âge de la pierre taillée, jusqu’à ce qu’un jour une expédition te découvre par hasard. "Mister Carlus, I presume
? "
Il faut que je parte rencontrer l'Aventure ! Dans cette vieille France avachie sur elle-même, il ne m’arrive jamais rien. J’ai déjà fait Toulouse-Paris en voiture
sans tomber sur une seule auto-stoppeuse ! Oui mais... que va-t-il se passer ? J’ai l’impression que je pourrais aller habiter à Palerme ou à Florence
pendant deux ans sans rencontrer un seul ami intéressant, sans vivre la plus petite aventure amoureuse avec une italienne, sans avoir la moindre aventure croustillante à raconter.
Poussons plus loin alors : je vais loin, très loin en Nouvelle-Calédonie et je m’installe là-bas ! Après trois mois à errer dans les rues à la recherche d’un
regard, d’un sourire, je décide de prendre sur moi et je vais en boîte de nuit. Je déteste les boîtes mais avec un peu de chance, au bar, on peut se faire des amis. Oui, je me fais des amis : des
expatriés médiocres, toujours en bermuda et bustes nus, vaguement racistes, pour qui l'aventure consiste à vendre des
maillots de bain sur les plages aux touristes et à les mettre en garde contre "l’hypocrisie" des kanaks.
Alors, je repars et je vais en Afrique : manque de bol, à peine débarqué, j’attrape la malaria et je passe six mois entre hôpital et maison de repos. C’est pas
glorieux, la malaria ! tu passes ton temps aux chiottes avec une diarrhée interminable entrecoupée de vomissements ! y a rien à raconter sauf si ton interlocuteur aime les histoires
scatologiques. Il y aurait des choses à raconter sur l'hygiène des hôpitaux aussi, mais bon, je ne veux pas tomber dans les vieux clichés de toubabs pleins de certitude...
Mais je ne me laisse pas décourager : je repars cette fois en Amérique latine. Là ce sont les moustiques locaux qui me foutent la "dengue hémorragique". A
l’hôpital, on découvre en plus que j’ai la chaude-pisse. "C’est pas possible, Docteur ! la seule relation que j'ai eu depuis que j'ai quitté la France remonte à plus d’un an ! C’était sur le port
d’Abidjan et son oncle m’a assuré qu’elle était vierge."
A l’hôpital de Bogota, je tombe amoureux de l’infirmière qui s’est occupée de moi et je vais vivre chez elle dans une favéla à soixante kilomètres de la ville. Elle
est très corpulente et un peu autoritaire mais c’est une femme admirable : elle élève seule ses neuf enfants sans aucune aide de la part de leurs six pères. En tant qu’étranger, je n’ai pas le
droit de travailler, alors je m’occupe des enfants pendant la journée et je nettoie un peu la maison pour la soulager.
Voilà, ca fait bientôt quinze ans et je ne regrette rien...! Enfin, si... peut-être un peu l'absence d'eau potable et les longues files d'attente au dispensaire !
mais il faut savoir ce qu'on veut : loin du confort bourgeois de la vieille Europe, je me sens à certains moments en phase avec moi-même.
L’aventure, il n’y a que ça de vrai pour se sentir vivant.
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